Ahhh, quelle horreur d’entendre le réveil sonner si brutalement… Je me sens si bien dans mes draps encore humides suite aux ébats de la nuit avec mon épouse. Tout en gémissant, je me retourne et je découvre le visage de ma femme. La joue gauche plaquée contre les draps, les cheveux en bataille, les yeux dont on ne sait pas s’ils sont mi-clos ou à moitié ouverts, un peu des deux, je vois que Morphée la retient autant qu’il le peut. Pourtant, je devine malgré tout ses prunelles qui me dévisagent. Elles ne font pas que m’observer, elles me parlent.
— Tu te lèves ou je me lève ? me demandent-elles.
Tous les matins, c’est le même combat. C’est toi ou c’est moi ? Souvent, c’est moi. Parce que je sais que je vais bientôt partir et que pendant au moins quatre mois, je ne pourrais plus. Alors, elle prendra le relais pendant ce temps-là. Cela dit, cela reste un plaisir autant pour elle que pour moi d’amener les enfants à l’école. Alors, parfois, elle trouve l’énergie de prendre les devants, mais pas ce matin-là. Je ne la connais que trop bien, je vois bien qu’elle a besoin de dormir encore un peu. Ainsi, petit à petit, je me redresse, j’émerge, je me penche pour lui glisser un bisou sur la joue et je pose mes lèvres à côté de son oreille.
— Je m’en occupe, ma chérie.
Elle gémit alors, se retourne, tire la couette et se recouvre le visage.
Quant à moi, je m’autorise un court moment d’émerveillement et puis je me lève. J’ai un rituel à effectuer, me doucher, m’habiller, réveiller mon fils et ma fille, leur préparer le petit déjeuner… Tout cela me prend du temps.
Tout semble facile et agréable.
On pourrait le croire.
On serait certain d’avoir raison et on envierait ce spectacle quotidien familial.
Mais, on aurait tort, parce que l’on ne verrait pas ce que je vois tous les matins après la douche.
Je sais ce qui m’attend chaque fois que je me rase ou que je me brosse les dents. Chaque fois que j’affronte la vision de mon propre reflet dans le miroir. Mais je n’ai pas le choix, je ne peux pas courber l’échine, détourner les yeux ou fuir le miroir et me raser à l’aveugle par exemple. J’espère qu’un jour, je pourrais l’affronter sans sentir mes tripes se nouer, rongées par la honte et la culpabilité. À moins que ce soit la peur qui les torture. Plus vraisemblablement, c’est un mélange perfide de ces différentes émotions qui joue avec mes nerfs.
Cependant, ce matin, comme tous les autres matins depuis six ans, huit mois, douze semaines et vingt-sept jours, je n’y arrive pas.
Je le vois, et je ne me reconnais pas. C’est un autre homme qui me fait face et lui aussi m’observe. Il ne me reconnait pas lui non plus. Nous nous dévisageons ainsi à chaque fois qu’une glace s’interpose entre nous, que ce soit dans ma salle de bains, devant la vitrine d’un magasin ou dans une flaque d’eau transparente. Il me méprise, je le sens. Il me hait avec une telle violence… Je n’avais jamais ressenti autant de rancœur à mon encontre.
N’est-ce pas ironique de sentir le regard plein de rage de son reflet, celui que l’on croise dans le miroir tous les jours ? Ironique, je ne sais pas, mais cruel certainement. Et encore s’il n’y avait que son regard de problématique… Non, le pire, ce n’est pas la dureté avec laquelle il me juge et me dénigre constamment… Non, ce sont les mots qu’il emploie qui me heurtent avec une violence inouïe.
— Comment tu peux oser te planter devant moi et me regarder dans les yeux ? Oui, c’est ça, baisse la tête… Tu me fais honte… Et si elle savait, elle serait dégoûtée de partager son lit avec une raclure comme toi… Je ne sais pas toi, mais chaque fois que je ferme les yeux, je les vois et je les entends, les larmes et les plaintes de tous ces gamins que l’on a ignorés… C’est quoi la différence entre un enfant du Wakistan et un petit Français ? Tu peux me le dire ? Parce que moi j’en sais foutre rien… Un connard de gradé te dit de ne pas leur prêter attention, de ne pas leur répondre, de ne pas leur donner à manger ou à boire s’ils te le demandent… Et toi, tu fais quoi ? Tu acquiesces et tu évites à tout prix de tourner la tête… Tu sais qu’ils sont là, tu sais à quoi ils ressemblent, et tu fais comme les autres… Y en a pas un qui réagit ! Il en suffirait d’un ! Tu pourrais être celui-là ! Mais non, tu te chies dessus comme les copains ! Tu as belle allure tiens avec ton uniforme de militaire… Ton arme bien entretenue… Quand tu rentres au pays, tu fais le fier… J’ai servi mon pays, c’était terrible là-bas… Si vous saviez ce que j’ai vu… On a fait notre devoir, heureusement qu’on est là… Des conneries que tu racontes… Tu ne leur dis pas que quand une villageoise haute comme trois pommes te demande un bout de pain, tu l’ignores… Une adolescente pourrait se faire agresser sous tes yeux par l’un de ces terroristes que tu pars combattre, tu ne bougerais pas le petit doigt parce que tu respectes les ordres, même ceux qui te révoltent… Et je le sais qu’ils te révoltent, je suis ta putain de conscience… Y a personne qui le sait mieux que moi… Je te jure, la prochaine fois que tu y retournes, si tu continues d’ignorer la souffrance de ces pauvres gens tant que l’on ne t’ordonne pas de t’impliquer, je te jure que si je pouvais…
Et alors, je lis toute sa frustration et sa rage dans les mouvements de ses mains qui font mine de vouloir m’étrangler.
Je devrais avoir peur de lui, craindre que ce reflet exécute ses menaces… Pourtant, je crois que c’est de moi dont j’ai le plus peur… Peur de ne pas être à la hauteur, peur d’être un imposteur aux yeux de mon entourage qui me considère comme un héros, un brave soldat courageux qui va là où personne n’est capable d’aller… S’ils savaient… S’ils voyaient l’envers du décor… Et encore, moi-même, je ne sais pas tout… Des fois, je me pose des questions…
— Oui, putain, ça y est tu commences à comprendre. Ils ne vous envoient pas là-bas par charité chrétienne et pour venir en aide aux populations locales… Ils vous exploitent et attendent de vous que vous vous salissiez les mains à leur place, voilà ce qu’ils font tes supérieurs… Pour assurer leurs intérêts…
Et alors, il fait un geste avec le pouce et l’index. Il fait référence à l’argent.
— Non… Tu mens… je marmonne. Tu n’as pas de preuves…
Mon reflet fronce les sourcils et rapproche son visage du mien.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu baragouines ?
— TU MENS ! je m’énerve subitement.
Dépité, il recule et croise les bras.
— Tu me fais pitié… Tu le sais, arrête de te mentir à toi-même. Tu sais pourquoi vous allez là-bas… Et ce n’est pas pour défendre la liberté, mais pour protéger le portefeuille des putain de ministres et des enculés de bureaucrates qui gèrent l’armée. Tu participes au trafic de drogue, à la protection de narco-trafiquants, à la vente d’armes, tu favorises le commerce sexuel et tous ces fléaux de merde… Tu es un putain de lâche…
— TU MENS ! TU M…
Ma voix se meurt dans ma bouche, étranglée par la conviction de ma conscience.
Non, je le vois dans ses yeux, il ne ment pas.
Il le sait, je le sais. Et eux aussi, ils le savent.
On fait tous pareil, on détourne le regard. On se berce d’illusions. On participe à une ou deux opérations couvertes par des reporters choisis et triés sur le volet par le gouvernement, mais on ne parle pas de ces transporteurs que l’on escorte et protège des attaques de terroristes… Mais, on le sait que ces caisses ne contiennent pas du matériel médical… On le sait tous, putain… Et on ne dit rien.
— Pourquoi on ne dit rien ? Pourquoi aucun d’entre nous ne bouge ? je lui demande.
— Parce que vous avez la trouille. Toi comme les autres. Vous avez les couilles au cul, mon salaud. Et tout ça, pour quoi hein ? Tu peux me le dire ?
Interdit, je reste sans voix, le regard figé sur mon reflet, quand je remarque ma montre attachée à son poignet.
Soudain, je sursaute.
— Les petits, merde !
Alors, je me retourne, oublie mon alter ego et je me laisse rattraper par le quotidien qui me saisit par le col et chasse la voix de ma conscience pour la ranger dans un placard de la salle de bains.
— Allez, ce n’est pas ta faute, tu n’es pas responsable de tout ça, tu n’y peux rien si ce monde est détraqué. Ne l’écoute pas. Tu as ouvert l’une de ces caisses pour vérifier ce qu’elles contenaient ? Non. Tu fais confiance à tes supérieurs hiérarchiques qui font confiance aux leurs, c’est tout. Tes enfants, eux, ils ont besoin de toi. Ils ne sont pas hypothétiques, contrairement aux complots que ta conscience imagine.
J’ai envie de lui répondre, de lui dire, mais s’il a raison ? Je me souviens avoir éprouvé de la méfiance à l’encontre de certaines équipes locales avec qui on a collaboré…
Mais je n’en fais rien, au lieu de ça, je finis de m’habiller.
Je dois amener les enfants à l’école.
Je ne peux pas accepter l’idée que je sois manipulé, que je me fourvoie, que j’agisse pour le compte de salauds. Cela changerait trop de choses. Cela changerait tout. Cela ferait de moi un complice. Je ne serais plus ce bon gars qui travaille pour les gentils, je serais ce naïf candide qui collabore avec des opportunistes égoïstes. Je ne veux pas être ce couillon-là. Je veux que l’on continue à parler de moi avec noblesse, je veux voir des étincelles de fierté dans les yeux de mes amis, de ma femme et de mes proches. Je ne veux pas entacher le personnage que je me suis construit.
Je ne peux pas…
Le monde est binaire.
Il y a les gentils et il y a les méchants.
De l’autre côté du miroir, mon reflet essaie de me faire douter. Pour une raison qui m’échappe, il veut me voir échouer.
Mais je ne peux pas lui offrir ce plaisir. Je dois être plus fort que lui.
Une nouvelle mission m’attend.
Je sais que je vais devoir retourner en terre inconnue. Faire confiance aux ordres de mes supérieurs. Affronter des situations qui semblent simples en apparence. Accepter de ne pas venir en aide à des populations brimées par des despotes tyranniques… Pour pouvoir les protéger et leur éviter d’être sacrifiés sur la place publique pour envoyer un message à nos gouvernants.
Et pourtant, cette voix prisonnière de mon reflet, je sais qu’elle essaie de s’échapper de sa prison de verre. Du mieux que je peux, je la contiens. Et finalement, c’est une autre voix qui me ramène à la réalité. Une voix enfantine, chétive et innocente.
— Bonjour missieu, je vous en prie… Je voudrais juste un petit bout de pain… Juste un petit bout de pain… S’il vous plaît…
L’accent oriental… La vulnérabilité qui déforme le timbre de sa voix, les claquements de l’étendard secoué par le vent… Les grains de sable qui voltigent et m’obligent à étrécir les yeux… Les éléments du décor se recréent.
— Papa ! Tu dors ou quoi ?
Soudain, je me ressaisis.
Aucun enfant du Wakistan ne m’a jamais appelé Papa.
— Papa, il n’y a plus de confiture ! se plaint mon fils cadet.
Tout d’un coup, je me reçois une gifle en plein visage.
Mais la douleur, je ne la ressens pas sur mes joues, mais dans ma poitrine.
Comme si j’étais frappé par un coup de poignard, je me sens faiblir.
Chancelant, je ne peux plus rien faire pour empêcher mon reflet de s’échapper de l’autre côté du miroir et de me rejoindre. Sa voix malicieuse prend un malin plaisir à me narguer en me rappelant une citation des Écritures Saintes.
– Celui qui tue une personne sans nécessité de sanction de représailles, ou sans qu’elle ait semé la corruption sur Terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Celui qui sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé la vie de l’humanité entière.
— Celui qui sauve un enfant, c’est comme s’il avait sauvé tous les enfants, marmonné-je pour moi-même.
Incrédule, mon fils me dévisage. Il ne comprend pas. Il veut de la confiture sur ses tartines de pain grillé.
— Celui qui tourne le dos à un enfant, c’est comme s’il avait tourné le dos à tous les enfants.
Effondré par ce constat, je sens mes genoux ployer et je plie sous la puissance accablante d’un jugement terrible rendu par ma propre conscience.
— J’ai failli…




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