Je me suis assoupi quelques secondes et voilà qu’une douleur lancinante me réveille. Je peux difficilement retenir un gémissement alors que mes sens reviennent à moi. Celui du goût me fait savoir que manger la terre n’est pas une bonne idée. En poussant péniblement avec mes bras qui semblent privés de leur force habituelle, j’éloigne mon visage du sol puis j’écarte les grains de poussière et les cailloux collés sur mes lèvres, mon menton et mes joues.
Le temps que je me débarrasse de ces saletés, la douleur aurait pu s’atténuer et disparaître. Mais ce n’est pas le cas. J’ai l’impression qu’une petite créature a trouvé le moyen de s’introduire dans mon cerveau et, munie d’un marteau, s’en donne à cœur joie.
Mes tempes vibrent et je peine à mettre mes pensées en ordre.
L’ouïe, l’odorat, le toucher et la vue sont également revenus.
Pourtant, je ne suis pas encore alerte sur les signaux qu’ils m’envoient. Je suis encore trop dans le brouillard pour examiner l’endroit où je me trouve. Perplexe, je me rends compte que je ne me souviens pas m’être endormi ni de ce que je faisais avant de tomber dans les bras de Morphée… Enfin, je m’intéresse à ce que mes yeux voient mais mon cerveau ne comprend pas.
— Bordel de cul, mais où est-ce que je suis ?
Je tourne sur moi en même temps, cherchant un quelconque signe de vie. Personne à l’horizon. Tout d’un coup, je me sens seul, extrêmement seul, comme cela ne m’était jamais arrivé pendant mes 46 années passées sur Terre. La solitude, je l’ai éprouvée de différentes manières, mais là c’est différent… Ce n’est pas que je me sens seul, c’est que je suis seul…
Seul le décor naturel autour de moi me connecte à la réalité, tout du moins à ma réalité.
Mais ce décor, il ne cadre pas.
J’habite à la ville, dans un appartement, au troisième étage d’une résidence, dans une zone urbaine… Et là, je ne dirais pas que je me trouve dans une région rurale… Non, c’est différent… Des cailloux, des rochers, de la poussière, beaucoup de poussière… Un seul chemin bordé de chaque côté par des massifs rocailleux qui me semblent impossibles à escalader pour un gars comme moi. Comme si la vie ne m’offrait qu’un seul itinéraire.
Où suis-je ? Bordel de cul, j’aimerais bien vous le dire, mais j’en sais foutre rien. Je me sens con de chez con, là.
Soudain, j’entends un grésillement. Au début, je pense que c’est un bruit dans ma tête, la phase qui succède aux martèlements, mais non les martèlements n’ont pas cessé, et le grésillement a été accompagné d’un halo de lumière suffisamment fort pour attirer mon regard.
Ébahi, je me frotte les yeux pour m’assurer que je ne suis pas en train de rêver.
Mais non, je ne rêve pas…
À une dizaine de mètres devant moi, au-dessus du chemin, un panneau lumineux s’est allumé. Une flèche vers le bas indique le chemin qui semble plonger brutalement vers les entrailles de la Terre. Et un mot, étonnant et sujet à plusieurs interprétations, m’appelle.
Le Passage.
Et je précise bien qu’il est précédé de l’article « le », comme s’il n’y en avait qu’un, et que c’était celui-ci et pas un autre.
— Bordel de cul, j’y comprends rien.
Néanmoins, je décide de suivre mon intuition. Ma tête me fait trop mal. Plus les secondes passent, plus mon état s’empire. Alors, avec peu de conviction et malgré la fatigue, je m’élance avec l’énergie d’un zombie tiré d’un (très) mauvais film d’horreur. Je lutte contre les martèlements qui se sont accéléré, je fronce les sourcils, je pense que je tire une sacrée grimace, une qui aurait bien fait rire mes enfants. Mais là, tout de suite, je ne suis pas d’humeur à rigoler.
Je ne sais pas où je suis, je ne me souviens de rien à court terme. Je sais juste qu’il faut que j’aille emprunter ce Passage. C’est tout ce que je sais. Je ne dirais pas que je file, ce n’est pas le cas, mais je finis tout de même par passer sous le panneau et par descendre la pente qui s’avère plus douce que je ne l’avais escompté.
Le passage est là, il m’attend en-dessous, entre les rochers hostiles dont je n’arrive pas à identifier s’ils sont là pour me protéger ou pour m’empêcher de fuir et de m’égarer pour de bon.
À part le changement d’inclinaison du sentier, je ne vois aucune différence, le décor autour de moi semble identique… Jusqu’à ce que je finisse par distinguer une silhouette au loin, assise sur une chaise…
De voir que finalement, je ne suis pas seul ou que je ne suis plus seul, je sens une vague d’adrénaline me submerger, étouffer les maux de tête qui me torturent depuis mon réveil et j’accélère ma cadence pour arriver aussi vite que possible à hauteur de cet individu. Certes, d’autres se seraient méfiés, auraient redouté une mauvaise rencontre, mais pas moi. J’étais tellement sûr d’être seul au monde que la perspective de discuter avec quelqu’un me soulage. Peut-être a-t-il des informations et des explications à m’apporter ?
En tout cas, s’il me voit lui aussi, il ne bouge pas d’un centimètre et attend le dernier moment pour se lever de sa chaise, quand je me retrouve à quelques pas de lui. Quand mon regard croise le sien, j’ai l’impression de prendre une douche glacée. Comme si tous mes espoirs s’éteignaient en un claquement de doigts. Ses yeux noirs et petits, surmontés par des sourcils broussailleux et méfiants, eurent raison de mon enthousiasme. Que dire de son chapeau de cow-boy ? J’ai même eu le réflexe de vérifier qu’il ne portait pas de revolver à sa ceinture. Le dos voûté, les jambes arquées, un bout de paille entre les lèvres, il ressemblait au type qui vous attendait pour vous amener à votre potence.
Pourtant, on n’était pas en plein far west. Qu’est-ce que je foutrais dans un far west, d’ailleurs ?
Cependant, il n’était pas décidé à me laisser dans l’ignorance totale. Ainsi, il prit l’initiative de lancer la conversation.
— Je suis le Passeur. Ici, c’est le Passage, dit-il en s’écartant et en désignant le chemin qui poursuivait sa route dans son dos.
Soudain, j’ai eu un mauvais pressentiment. Une nappe de brouillard empêchait mes yeux d’avoir une idée précise de la suite du parcours à venir.
— Qu’y a-t-il au-delà ?
Sans que je ne m’y attende, son visage se détendit, des rides apparurent sur ses joues et il éclata de rire.
— J’en sais foutre rien, mon ami. Y a que vous qui pouvez le savoir, ça. C’est votre passage.
— Mais… Comment ? Quoi ? En fait, je ne…
Et il ne me laissa pas le temps d’exprimer davantage mon incrédulité.
Vif comme l’éclair, il bondit vers moi et visa ma poitrine avec le plat de sa main droite.
Je me sentis alors propulsé en arrière, mais seulement moi… Je veux dire, seulement mon esprit. Mon corps, lui, ne semblait pas avoir bougé. Je me suis vu non pas quitter mon corps mais être projeté en-dehors de mon enveloppe charnelle.
— Tout dépend du comportement que vous avez eu sur Terre durant votre vie physique, expliqua-t-il. Le Passage que vous allez traverser se dessinera en fonction de ce que vous accompli de bien et de mal quand vous étiez en bas.
— En bas ?
— Eh oui en bas, ici, vous êtes en haut.
Face à ma tête de hibou totalement déconcerté, il décida de donner des précisions qui me parurent tout aussi farfelues.
— Vous n’êtes pas tout en haut, vous savez, ça vous le verrez dans le Passage. Vous avez vécu en bas, votre vie a pris fin, et vous êtes monté en haut, maintenant vous allez franchir le Passage et celui-ci vous emmènera soit tout en haut, soit tout en bas. Mais mieux vaut ne pas l’espérer. Personne ne veut vraiment aller tout en bas, et ceux qui pensent que cet endroit est fait pour eux le regrettent bien vite. Heureusement, d’ici, on n’entend pas leurs plaintes et leurs suppliques.
— Mais et mon corps ?
— Votre corps ?
— Oui, mon corps. Que va-t-il advenir de lui ? Il va rester ici ?
Son regard trahit ce qu’il pensait. Visiblement, il ne se réjouissait guère de m’annoncer la douloureuse.
— Votre corps, celui que vous voyez ici n’est qu’une illusion, le vestige de votre vie passée auquel votre mémoire cérébrale et spirituelle est encore attaché. Mais il est resté en bas, vous savez. Il est déjà en train de se … Vous savez quoi, je vous fais pas un dessin. Personne n’aime quand je lui annonce ça. En général, les âmes comprennent et acceptent la réalité en silence.
— Vous… Vous êtes en train de me dire que je suis mort ? C’est ça ? Non, c’est un rêve, pincez-moi…
— Allez, ne rendez pas ça plus difficile que ça ne l’est déjà, le Passage vous attend, conclut-il en s’écartant.
J’allais protester, résister, me défendre, me plaindre… Mais je n’en fis rien. Les tempêtes impitoyables qui me secouaient le crâne s’étaient dissipées aussi subitement qu’elles s’étaient formées. Et là, j’ai senti une énergie m’aspirer.
Je ne voulais pas… Je voulais vivre… Encore…
Mais ce que je souhaitais n’avait plus aucun impact, ma détermination s’avérait impuissante face à l’inéluctable vérité de la vie. J’avais vécu, et maintenant je passais… Où ça ? Vers quoi ? Vers autre chose de toute évidence.
Alors que mon âme était sur le point d’être engloutie, j’entendis tout de même une voix me héler.
— Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer ! Vous n’irez pas tout en bas ! cria le passeur.
Mais vous n’irez pas tout en haut non plus, se garda-t-il de me prévenir. Il fallait d’abord grimper les étages de vie en vie pour atteindre le nirvana. Enfin, tout ça je ne suis pas censé le savoir, encore moins vous le dire, mais je l’ai compris par la suite.
Toutefois, c’est une autre histoire…




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