En sortant du palais, Indira contint à peine une explosion de joie. Le malheur de la pauvre Yasmina faisait le bonheur des autres, et en particulier le sien. Tout du moins, c’était ce qu’elle espérait. En outre, ce n’était pas la main du destin qui avait conspiré pour anéantir l’union de la plus belle perle de tout le Moyen-Orient avec l’unique héritier au trône. Indira avait beau avoir un visage juvénile, une peau de velours et des yeux charmeurs, il ne fallait pas lui accorder le bon Dieu sans confession. Quand il s’agissait de parvenir à ses fins, la ravissante courtisane pouvait accomplir l’impossible. Si vous saviez à quel degré de mesquinerie des gens qui se considèrent comme des honnêtes gens pouvaient s’abaisser…
Après l’annonce officielle de l’annulation du mariage de Yasmina et du prince Salaheddine, dit l’Élégant, Indira n’avait pas pu rester au palais, en présence de la famille royale et de leurs convives. Extatique, elle ne pouvait contenir un rougeoiement de satisfaction suprême sur ses joues. Certes, la délicieuse Indira n’avait pas encore conquis l’homme qu’elle désirait ardemment, mais… Tant qu’il n’était pas marié à une autre qu’elle, elle pouvait encore espérer, rêver ou fantasmer… C’était la raison pour laquelle Indira avait laissé fuiter une information compromettante au sujet de la crédule Yasmina. Le pire, c’est qu’elle n’éprouvait pas le moindre soupçon de scrupule. Il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pouvait se retrouver allongée sur les draps blancs de son lit, en train de pleurer à chaudes larmes, refusant de parler à quiconque, que ce soit à ses servantes favorites ou à des membres de sa propre famille.
Non… Indira préférait imaginer un scénario en accord avec ses aspirations personnelles.
Cruelle et égoïste, elle ne se tracassait pas de la souffrance que sa délation avait pu provoquer dans le cœur de cette femme. La fille du sultan s’était préparée à devenir une princesse, dans la perspective de porter un jour la plus belle des tiares, celle qui ornait la coiffe des plus grandes reines de Babylonia. Et cela laissait Indira complètement indifférente.
De son point de vue, la douleur éprouvée par Yasmina remplaçait celle qui lui aurait fendu le cœur lorsqu’elle aurait assisté à leur mariage. Un mal-être qui avait déjà commencé à empoisonner son quotidien depuis l’annonce de leurs noces.
Un mariage arrangé, de toute manière… se rassurait-elle. Alors que moi, moi, je l’aime… Je suis folle de lui. Depuis toujours. Je le choierais avec une telle ferveur, il baignerait dans un cocon d’amour si onctueux qu’il regretterait de ne pas m’avoir regardée plus tôt…
Malheureusement, Indira se fourvoyait. Assise sur le rebord d’un bassin d’eau, plongeant timidement ses pieds dénudés, elle voulait croire en sa chance. Elle ne doutait pas qu’à l’occasion d’un festival ou d’une cérémonie, elle parviendrait à se glisser à travers ses gardes, ses courtisanes les plus proches et ses amis pour l’inviter à danser. Son jeu de hanches, son regard envoûtant, les murmures de ses lèvres dans son cou… Elle saurait le faire chavirer, elle n’en doutait pas une seule seconde. Personne ne pouvait résister à l’appel de l’amour, c’était humain, c’était en nous. Il suffisait d’embaumer ses narines de son parfum, de l’enivrer de cette passion orgasmique et il serait perdu, condamné à errer dans un océan d’amour, dont elle représenterait l’unique port d’ancrage.
Et pourtant, à sa grande surprise, une voix l’appela par son nom, chassant de ses pensées ce rêve bleu.
— Indira ?
Son regard se figea. Ses oreilles avaient reconnu le timbre particulier de cette voix.
— Je t’ai cherchée partout…
Tout à coup, Indira sentit le poids accablant de son infamie écraser ses épaules, à tel point que ses intestins se nouaient. Crispée, elle n’osait pas se retourner. Une chose était certaine, la chaleur enthousiaste de son visage avait fondu comme neige au soleil. Pâle, elle noyait ses yeux en amande dans les eaux bleu turquoise des jardins suspendus, incapable de les offrir à la vue de Yasmina, qui la considérait comme son amie.
Toutefois, celle-ci plongea également son regard dans ce merveilleux écrin aquatique.
Indira ne la vit pas, mais elle fut étonnée de constater qu’elle ne sanglotait pas, elle semblait ne pas avoir été affectée par cette désillusion.
C’est incompréhensible, s’interrogea Indira. Qu’est-ce qu’elle a ? Est-ce qu’elle sait ?
— Je t’ai vue t’enfuir du palais. Je suis inquiète pour toi, tu sais…
Et voilà qu’elle joue la carte de la compassion. Est-ce pour me faire culpabiliser ? Compte-telle me torturer avec un excès de démonstration affective ? On ne peut pas être aussi bienveillante, désintéressée et empathique… Je ne le crois pas…
Elle ne le concevait pas car elle se trouvait incapable de résister à des démons tels que la jalousie, l’envie et la convoitise.
— Si tu savais comme je te suis reconnaissante… Je sais que tu n’as pas agi pour mon bien, mais tu m’as sauvée. D’ailleurs, je ne sais pas comment tu l’as su. Mes parents ont tout mis en œuvre pour que ce secret de famille ne soit pas ébruité, de peur de ne pas pouvoir me marier… Ce sont eux qui sont effondrés dans cette histoire. Tu es partie tellement vite que tu n’as pas eu le temps de voir le masque de joie de ma très chère mère se fissurer et tomber en miettes.
Pétrifiée, Indira préféra la laissa parler. Il était difficile de la contredire, elle qui s’exprimait avec une assurance indéfectible, certaine de chaque mot qu’elle prononçait. Et même si elle avait raison, la traîtresse n’acceptait pas qu’elle eut deviné l’identité de la responsable de ce désastre. Ainsi, quand Yasmina se tut, Indira décida de se défendre maladroitement.
— Mais Yasmina, je ne sais pas de quoi tu parles, mentit-elle avec aplomb.
Épatée par sa faculté à se voiler la face, Yasmina se mit à rire.
— Tu es amoureuse de lui depuis le premier jour. Tu n’es pas la seule. Il plaît à beaucoup de femmes. Je ne suis pas jalouse, je ne l’ai jamais aimé. Oui, en l’épousant, mon statut aurait changé… Mais je ne suis pas si différente de toi que tu le crois… Je rêve aussi d’un mariage d’amour, en espérant qu’un beau parti m’acceptera malgré mon incapacité à donner la vie. Avec lui, j’aurais été malheureuse. Une reine, peut-être, mais quel plaisir d’être à la tête du royaume si c’est pour mourir à petit feu de l’intérieur ? Tu m’as probablement sauvé la vie, Indira.
Les joues d’Indira rougirent de nouveau. Mais cette fois, elles ne furent pas embrasées par l’espoir de conquérir un homme qui lui plaisait éperdument. Il s’agissait de l’expression de la honte et de la culpabilité.
Finalement, Indira était humaine elle aussi.
— Tu… Tu ne m’en veux pas ?
Yasmina haussa un sourcil.
— Tu l’avoues donc ?
Gênée, Indira baissa la tête et fixa ses cuisses collées l’une contre l’autre.
— Il faut que je te confie un secret moi aussi.
Intriguée, Indira fronça les sourcils. Cependant, en raison du malaise qui la tourmentait, elle ne trouvait pas le courage de parler, comme si sa voix s’était éteinte.
— Tu devrais l’oublier toi aussi. Il ne te mariera pas. Ses parents choisissent à sa place.
— Alors, il ne t’aimait pas ?
Surprise par la naïveté de sa question, Yasmina éclata de rire.
— Bien sûr que non, c’est bien là le problème d’ailleurs…
Incertaine, Indira osa enfin relever le menton et croiser le regard de Yasmina, la curiosité l’emportant sur l’embarras.
— Je ne devrais pas te le dire… Il ne faudrait pas ternir sa réputation… Mais, il est déjà amoureux…
Choquée, Indira sentit une lame invisible percer sa poitrine et se planter dans son cœur. La douleur qu’elle avait cherchée à fuir, la voilà qui revenait, encore plus violente et insidieuse qu’auparavant.
— Tu… Tu étais au courant ?
— Oui. Je les ai surpris. Ils ne sont pas très discrets.
L’espace d’un instant, Indira comprit. Yasmina n’était pas aussi aimable et adorable qu’elle l’avait crue. À son tour, elle se vengeait. C’était la seule explication plausible qu’elle envisageait.
— Tu dis ça pour me blesser.
Il était vrai que Yasmina jubilait, elle pouvait difficilement contenir ce plaisir malsain. Elle avait beau savoir que c’était mal, après le mauvais coup que son amie d’enfance lui avait joué…
— Non. Ton chagrin me comble de joie, je l’admets. Mais je ne mens pas. Si tu ne me crois pas, tu les trouveras ce soir à la nuit tombée, après le dîner, dans la palmeraie.
Effrayée par cette perspective, Indira serra ses doigts. Rouge de colère cette fois, elle fulminait. Yasmina savait pertinemment qu’elle ne pourrait s’empêcher d’aller vérifier. Cependant, elle se retint de lui administrer la gifle sévère qu’elle rêvait de lui balancer au visage. Cela restait de bonne guerre.
— Si tu mens…
— Tu m’as déjà entendu mentir ?
Furieuse, Indira sortit ses pieds de l’eau et bondit. Elle partit sans se retourner.
Hilare, Yasmina l’observa pendant qu’elle fonçait au palais, vers ses quartiers.
Elle l’imagina recroquevillée entre des fougères, dans la pénombre… Elle voyait sa tête, ses yeux s’arrondir et sa bouche s’ouvrir de stupéfaction, au moment où elle le découvrait en compagnie d’un courtisan et non d’une courtisane.
Alors, Yasmina, soulagée de ne pas accéder au rang de princesse, pouffa de rire.
Doucement au début, puis de plus en plus fort.
Telle est prise qui croyait prendre, se dit-elle.
En fin de compte, c’était le malheur d’Indira qui faisait le bonheur de Yasmina…




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