Les deux hommes d’affaires se dévisageaient depuis de longues secondes, sans que leurs lèvres ne s’autorisent à s’ouvrir pour rompre le silence.
Une jambe nonchalamment croisée sur l’autre, les bras posés sur les accoudoirs de son fauteuil, ses doigts jouant avec le pied d’une flûte de champagne, le PDG avait pris l’habitude de s’amuser de ces entretiens avec ses employés. Il se délectait de ses moments, il n’ignorait pas que son autorité due à sa position hiérarchique valait plus que des mots, des sermons ou des longs discours. Oh, il allait bien finir par parler, mais il jouissait autant qu’il le pouvait de chaque petite seconde durant laquelle il serrait la poitrine de son employé par la seule intensité de son regard.
Le dossier était posé sur le bureau. Cependant, les chiffres, il les connaissait… Ou plus précisément, ils les connaissaient tous les deux. Nul besoin de les rappeler, ces documents attendaient qu’une main malicieuse s’en empare et utilise les données inscrites dessus. À voir l’auréole de sueur qui se formait sur la chemise du directeur d’une branche commerciale importante de l’une des plus grandes firmes mondiales de textile, on pourrait supposer qu’ils n’étaient pas bons. Et que le sourire de satisfaction qui ornait le visage du PDG n’était que l’expression d’un plaisir sadique que ce dernier éprouvait à l’idée de rabrouer son employé.
Pourtant, c’était tout le contraire.
Les chiffres étaient excellents.
L’homme qui avait été recruté dix-huit mois en arrière avait accompli un travail exceptionnel. Enfin… Pour être plus précis, sous sa houlette, les habitants désœuvrés d’un village isolé dans un pays en voie de développement avaient accompli un travail remarquable, un travail dont les deux hommes d’affaires en avaient récolté tous deux les fruits. Lucratif était le terme qui convenait pour résumer le projet mené par ce nouveau cadre.
Aucune législation n’avait réussi à faire obstacle dans cette opération commerciale stratégique qui s’était peu embarrassée des codes moraux des potentiels acheteurs. Rien ne s’était mis en travers de leur route. Le PDG était fier. Il avait sous-estimé ce jeune homme. Il avait bien décelé du potentiel, sans quoi il ne l’aurait jamais embauché… Mais derrière ses airs de gendre idéal se terrait un prédateur aux mœurs peu scrupuleuses…Un vautour prêt à tout pour générer des capitaux et mener à bien la tâche qui lui était déléguée.
Pourtant, le PDG se posait la même question que nous.
Il se demandait pourquoi ce dernier était mal-à-l’aise… Pour quelle raison transpirait-il ? Pourquoi son front moite de sueur trahissait-il un mal-être évident ? La culpabilité l’avait-elle rattrapé ? Pire encore, redoutait-il le courroux de son employeur qui ne se réjouirait pas de sa réussite commerciale à cause des méthodes employées pour parvenir à ses fins ?
Le PDG ne savait pas. Il ne le comprenait pas vraiment. Lors de son entretien d’embauche, il l’avait su d’emblée. Ils n’étaient pas faits du même bois. Ils étaient différents. Mais le PDG ne cherchait pas à s’entourer d’hommes qui lui ressemblaient, il n’ignorait pas qu’il finirait par les mépriser, les craindre, les jalouser et les détester. Un an et demi plus tard, ce jeune homme qui venait de demander sa petite amie en mariage, demeurait une énigme. Clinquant à l’extérieur, mais à l’intérieur…
Soudain, le PDG décida de se délester de son encombrante flûte de champagne et la déposa sur la plaque de verre d’un meuble d’appoint. Il se pencha ensuite en avant et planta ses yeux dans ceux de son futur associé.
Il fouillait dans son regard, sondant son âme, cherchant à identifier le comportement et les motivations de cet homme qui n’avait pas hésité à commanditer l’exploitation d’une population vivant dans la précarité pour multiplier le chiffre d’affaires, et surtout le bénéfice, de l’activité commerciale qui lui avait été confiée. Pour qu’ils puissent tous préserver leur rythme de vie indécent, rempli au quotidien de plaisirs superficiels, de caprices mondains et de bijoux splendides destinés à susciter des orgasmes éphémères dans la gorge de leurs compagnes… Tout ça pour ça… songeait le PDG. Que moi, je m’en accommode, soit… J’ai vingt-cinq ans d’expérience, j’ai calomnié, dénoncé et triché un nombre incalculable de fois pour grimper les échelles de la réussite professionnelle… Mais lui… Et si sa charmante épouse découvrait son véritable visage ? Sa nature de truand aux apparences de gentilhomme bien élevé ?
Et là, suant autant qu’un trafiquant international soumis à un détecteur de mensonges par des agents des douanes, il semblait en proie à une panique incompréhensible. Le PDG inspecta le tréfonds de son âme et lorsqu’il mit le doigt sur ce qu’il cherchait, il tressaillit.
Ce jeune homme ambitieux et imbu de lui-même n’était pas rongé par le remords. Tant qu’il ne voyait pas les doigts d’enfants de douze ans être sollicités douze heures par jour dans des conditions désastreuses, vêtus de haillons, interdits de prendre des pauses… Il se persuadait que leur réussite commerciale se basait sur une stratégie légale et honnête, dont le seul objectif était de fournir à leur clientèle des produits d’une qualité inégalable… Ce qui le taraudait, c’était l’absence de félicitations… Tel un chien loyal envers son maître, il attendait d’être brossé dans le sens du poil, d’être encouragé et de recevoir des louanges… Il voulait que son nom soit loué… Et tant que ce dernier restait dans l’anonymat, il tremblait… Rongé par un manque latent d’attention et d’affection.
Espèce de salopard… Tu ne crois tout de même pas que je vais te remercier d’avoir déjoué les failles du système pour tirer profit de la misère de familles démunies, prêtes à tout pour un morceau de pain ?
Tu le sais, je le sais… D’autres le savent… Mais nous n’en parlons pas… Pas à haute voix… Pas comme ça… Tu vas devoir te contenter d’une promotion, d’une augmentation de salaire…
Pour le reste, il faut seulement croire aux compliments que je ne vous fais pas, à toi et aux autres… Oui, j’ai bien envie de saluer ton œuvre à haute voix, sans déformer la réalité… Mais je ne peux pas, je ne peux pas vous dire combien vous avez réussi à tirer profit de la situation déplorable d’un pays défavorisé… Vous en attribuer le mérite… Il faut que tu le devines, comme pour les autres, il faut le comprendre par toi-même…
Ah putain, je t’avais sous-estimé… Tu es peut-être encore plus vicieux que je ne le suis moi-même… Un jour, tu vas prendre ma place, mais pas encore… Pas tant que tu souilleras de transpiration ta belle chemise hors de prix financée par des petits asiatiques…
Perdu dans ses pensées, le PDG se rendit compte qu’il avait gardé son regard accroché à celui de son employé bien trop longtemps. Ce dernier le dévisageait désormais avec perplexité.
— Il y a un problème, Monsieur le PDG ?
Tout d’un coup, celui-ci se ressaisit. Il récupéra sa flûte, la vida d’un trait et la reposa. Puis, il se leva.
— Non, non… Je te prie de me pardonner… Je pensais à tout ce que tu avais réalisé depuis que tu nous avais rejoints… Tu devais développer cette activité qui était sur le déclin et…
Les yeux du PDG se dirigèrent alors vers le dossier qui dressait un bilan des succès de ce jeune arriviste.
Il y a tout simplement des compliments que je ne peux pas faire, pas à haute voix, pas alors que les oreilles d’une secrétaire ou d’une comptable pourraient traîner par là. J’ai beau être une ordure de stature internationale, j’ai mes limites…
— Je n’ai pas les mots…
— Le redressement n’est pas suffisant ? Vous êtes déçu ?
À cet instant-là, le PDG le comprit. Il ne courrait pas après l’argent. Oh, il l’aimait bien plus que le reste du commun des mortels. Mais ce n’était pas sa motivation première. L’argent assouvissait un besoin dans sa vie. Mais son véritable objectif était d’être flatté, admiré, vanté… Il le comprit donc… S’il voulait le garder sous sa coupe, il devait lui refuser les compliments quels qu’ils soient…
Tu vas devoir te contenter des miettes que je te donne…
Des charognards, il en côtoyait depuis des décennies. Et pourtant, il n’avait jamais rencontré un requin comme lui, un prédateur qui prenait un soin tout particulier à garder sa dentition d’un blanc éclatant en permanence, malgré son appétit carnassier insatiable. Ceux-là, le PDG le savait, c’étaient les pires…
— Non, ne va pas croire ça… Mais je sens que tu peux faire mieux… Tu t’es vraiment donné à fond ?
Le PDG n’était pas dupe, des innocents allaient payer le prix de cette provocation gratuite. Les gars comme lui s’attaquaient toujours à ceux qui se trouvaient en position de faiblesse… Jamais à ceux qui le regardaient de haut… Ceux-là, il se contentait d’attendre qu’ils chutent d’eux-mêmes de leur piédestal, ce qui finissait toujours par se produire.
Ce n’était pas ce qu’il manquait sur Terre, des gens croupissant dans la déchéance et la misère, des victimes qu’il considérait comme des outils, des personnes qui pourraient l’aider à remplir ses objectifs… Des personnes anonymes à ses yeux, des individus qu’il n’aurait pas à mentionner lorsqu’il se féliciterait de ses prouesses professionnelles à l’occasion de repas de famille, de sorties mondaines ou d’interviews avec des journalistes. La main d’œuvre existait. Elle ne demandait qu’à être employée… Et il n’allait pas se gêner, il fallait bien que quelqu’un leur tende la main et les aide à se libérer de la mélasse nauséabonde qui les maintenait prisonniers de la médiocrité.
Le PDG l’avait compris, ce fumier se prenait pour un héros, pour un homme de bien, pour un humaniste… Debout devant la porte du bureau, le PDG se retourna une dernière fois avant d’ouvrir la poignée. Il voulait de nouveau croiser son regard. Et il ressentit un frisson courir le long de son échine. Il sentait de l’instabilité sous ses pieds. La surface du piédestal sur laquelle il se tenait depuis des années lui parut subitement extrêmement glissante, comme si le gel l’avait verglacé dans la nuit.
J’ai recruté mon remplaçant, réalisa-t-il. Mon successeur… Et il est encore plus froid et cruel que je ne l’ai jamais été dans mes pires rêves égocentriques.
Il faut croire aux compliments que je ne fais pas… Mais il faut également lire entre les lignes et entendre les reproches que je ne vous fais pas, ni à vous, ni à aucun de mes employés…
Sinon, vous ne resterez pas longtemps sur ce piédestal.
Tout en réfléchissant, le PDG posa sa main sur sa poignée et il se sentit trouver un nouvel équilibre. Un équilibre précaire qui l’obligeait à rester immobile.
Resté silencieux jusque-là, le jeune cadre supérieur redressa le menton et retrouva son sang-froid.
— Je ferai de mon mieux pour ne pas vous décevoir, Monsieur. J’ai déjà prévu de faire rénover des anciens lavoirs dans la même province. Il y a tellement de grandes choses à faire là-bas. Je suis certain que la population locale nous en sera reconnaissante. Ne croyez-vous pas ?
Un mot maladroit et le verglas menaçait de faire chuter le PDG.
— Vous avez carte blanche.
Soulagé, le PDG constata qu’il restait encore le patron de sa firme. Mais pour combien de temps ?
— Et rappelez-vous, si vous voulez durer et vous montrer efficace, il faut seulement croire aux compliments que je ne vous fais pas, vous m’entendez ? Les compliments que je ne vous fais pas…
Alors qu’il abaissa la poignée, il sentit la plaque de givre fondre et se ramollir sous ses pieds. Le PDG venait de retrouver un semblant de contenance.
Mais il le savait, sa tête était vouée à tomber à son tour.
Une juste récompense pour celui qui en avait décapité tellement pour atteindre ce statut.




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